"Al-Qaida utilise la Suisse comme base"

Sécurité. Le patron de l’Office fédéral de la police pointe du doigt les lacunes sécuritaires helvétiques.

Interviews, fedpol, 12.05.2010. L'HEBDO, Patrick Vallélian

"Al-Qaida utilise la Suisse comme base" Sécurit é. Le patron de l’Office fédéral de la police pointe du doigt les lacunes sécuritaires helvétiques. Interviste, fedpol. L'Hebdo, Patrick Vallélian Le terrorisme islamiste fait peur aux Suisses. C’est même la première inquiétude selon notre récent sondage sur la sécurité dans notre pays (lire L’Hebdo du 15 avril 2010). Avec 29,6%, la crainte d’un attentat devance celles des émeutes (17,1%) et de la criminalité économique (16,8%). «A raison», analyse Jean-Luc Vez, chef de l’Office fédéral de la police (Fedpol).

Les Suisses ont peur du terrorisme islamiste. A tort ou à raison?

A raison. Cette menace islamiste est certes latente mais c’est un des principaux risques sécuritaires qu’il faut prendre en compte. Dans le trio de tête, il y aussi la criminalité économique, les mafias et les cyberattaques qui nous préoccupent de plus en plus.

Après le vote sur les minarets et le débat qui s’annonce sur l’interdiction de la burqa, la Suisse est souvent citée comme le pays à abattre sur les sites djihadistes. Sommes-nous devenus une cible?Oui, même si nous ne disposons
jusqu’ici d’aucun indice sur des plans d’attentats islamistes contre la Suisse. Nous savons en revanche que la nébuleuse d’al-Qaida utilise notre pays comme base de repli, plateforme logistique ou lieu de transit pour les terroristes. Nous savons aussi qu’elle y possède des relais locaux.

Le nom de Bienne est souvent évoqué comme base arrière pour des djihadistes. On parle même de Biennistan…
Il n’y a pas qu’à Bienne où il y a des individus à surveiller. C’est à Guin (FR) par exemple que nous avons arrêté en 2005 Malika El Aroud et son mari Moez Garsallaoui. Ils ont été ensuite condamnés en 2007 par le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone notamment pour leurs activités de propagande djihadiste sur internet et leur soutien à une organisation criminelle (expulsé de Suisse, le couple a été condamné lundi 10 mai à huit ans de prison par le Tribunal correctionnel
de Bruxelles, en l’absence de Garsallaoui qui combattrait l’OTAN en Afghanistan, ndlr).

A propos d’islamistes, enquêtez-vous sur Nicolas «Abdullah» Blancho?
Pas à ma connaissance. Reste que si on a donné à ce monsieur une importance qu’il n’a pas forcément, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’en occuper. Les convertis sont souvent plus radicaux que les autres musulmans.

Blancho est donc surveillé par les autorités?
Il faut poser la question au Service de renseignement de la Confédération qui s’occuperait d’une telle surveillance. Je peux vous dire en revanche que les services suisses veulent obtenir davantage de personnel pour développer la surveillance des sites internet djihadistes. Le web est un outil puissant pour endoctriner et radicaliser certains musulmans ainsi que pour  monter des filières de recrutement. Il faut aussi revoir la législation.

Pourquoi?
Notamment parce que la loi fédérale instituant des mesures visant au maintien de la sûreté intérieure (LMSI) ne permet aux services fédéraux qu’une surveillance des suspects sur le domaine public. Dès que ces derniers opèrent dans une sphère privée, une mosquée par exemple, on ne peut plus rien faire. Les mesures de contrainte comme la pose de
micros, les écoutes téléphoniques ou le contrôle des systèmes informatiques sont impossibles à moins qu’elles soient autorisées par une instance judiciaire. Mais pour cela, il faut que les magistrats disposent d’indices d’activités criminelles.

Comment dès lors récolter ces indices?
Grâce à des informateurs dans les mosquées. Nous comptons aussi sur le sens du devoir des responsables des lieux de culte ou de réunion. C’est aussi à eux de refuser les appels à la violence et de signaler les éléments perturbateurs. La communauté musulmane a un grand rôle à jouer dans la prévention et pour barrer la route aux prédicateurs de la haine. Nous collaborons aussi avec nos partenaires étrangers qui, eux, sont en mesure d’effectuer une surveillance préventive. Même chez leurs voisins!

Donc en Suisse aussi. Bel exemple d’indépendance!
C’est d’autant plus embêtant que certains en Suisse ne comprennent pas que l’échange de renseignements entre partenaires fonctionne comme un marché. C’est donnant-donnant. Et si nous ne sommes pas en mesure de récolter des informations pertinentes, nous n’en recevons pas. En outre, le renseignement n’est pas un business transparent. Un service partenaire ne va pas nous dire ce qu’il ne veut pas nous donner et dont nous aurions besoin. Nous pourrions manquer alors des renseignements clés. C’est d’ailleurs ce qui a motivé le Conseil fédéral à proposer en 2007 une révision de la LMSI.

Une révision que l’UDC et la gauche ont renvoyée au gouvernement en 2009. Le scandale des fiches est encore dans toutes les mémoires…

Pour moi, c’est une occasion manquée. Il existait pourtant dans cette révision toute une série de garanties qui nous permettaient d’être plus efficaces tout en protégeant les droits individuels des citoyens.

Le Parlement en a douté…
Il faut nous faire confiance. Entre nous, si la Suisse sert de base de repli aux islamistes, c’est aussi parce que ces derniers connaissent très bien nos limites. Ne serait-ce que sur le plan dissuasif, ça serait important de réviser notre législation et de nous mettre au niveau de nos voisins.

Le risque avec ce Patriot Act, c’est que toute une communauté soit espionnée…
Espionner une communauté dans son ensemble, c’est impossible et cela n’aurait aucun sens. Ça serait coûteux en termes financiers et en personnel. Les services compétents seraient donc contraints d’être sélectifs. Prenons les musulmans: ils sont plus de 350 000 à vivre en Suisse, dont environ 15% pratiquent leur religion. Et sur ce nombre, seules quelques dizaines d’islamistes radicaux sont susceptibles d’être surveillés de près.

Vous semblez avoir trouvé des alliés avec la polémique autour des propos de Blancho sur la lapidation. Le PLR réclame un projet de loi permettant aux agents fédéraux de mener des «recherches spéciales».
Les services suisses ont besoin de moyens supplémentaires. Et tant mieux si ce thème de la sécurité revient sur la scène politique.

Ne serait-ce pas le moment de créer un Département de la sécurité?
Le système de sécurité intérieure suisse fonctionne mais c’est un chantier permanent depuis des années. L’idée d’un seul interlocuteur au niveau fédéral pour toutes les questions sécuritaires me paraît très intéressante. Sur le plan technique, l’armée, la police et le corps des gardesfrontière pourraient vivre sous un même toit. Et nous serions de nouveau plus proches des services de renseignement qui dépendent du Département de la défense depuis le début de l’année 2010. En outre, tous ces services n’auraient qu’un seul chef politique au lieu de trois actuellement.

Qu’attendez-vous des cantons?
Je reste persuadé que le gros des tâches de sécurité doit rester dans le giron des cantons. C’est plus rapide, plus efficace, les gens connaissent le terrain. C’est là qu’on a l’information. En revanche, il y a des missions qui doivent être gérées par la Confédération, notamment l’analyse intégrée des menaces et la collaboration avec l’étranger. C’est d’ailleurs ce qui a été repris dans le rapport de politique de sécurité avec la création d’un Réseau national de sécurité, un nouvel outil de coordination entre la Confédération, les cantons et les communes.

Un réseau qui, au passage, enterre le projet de police fédérale de sécurité?
Il ne faut pas rêver. Elle ne verra jamais le jour même si elle aurait été une réserve stratégique de police bienvenue pour les cantons alors que les polices de ces derniers souffrent d’un souseffectif chronique. En outre, le système actuel de concordats entre les cantons et la Confédération fonctionne bien, quand on a le temps de se préparer! On a pu le constater lors de l’Euro 2008. Mais je ne suis pas sûr que cela soit si efficace le jour où le temps viendrait à manquer.