Le crime organisé est une réalité

Directeur de l’Office fédéral de la police, le Fribourgeois Jean-Luc Vez rejette les critiques quant au manque de résultat en matière de blanchiment d’argent et de crime organisé.

Interviews, fedpol, 24.06.2011. La Liberté, Serge Gumy

La Suisse s’est-elle trompée de cible en matière de poursuite pénale? Le crime organisé et le blanchiment d’argent constituent-ils vraiment une menace prioritaire pour notre pays?Le débat fait rage depuis l’échec retentissant du procès Holenweger,du nom du banquier zurichois accusé d’avoir blanchi l’argent de la drogue, et qui a été acquitté en première instance par le Tribunal pénal fédéral. La polémique a contribué à la non-réélection d’Erwin Beyeler, procureur général de la Confédération. Elle touche non seulement le Ministère public, mais aussi les enquêteurs de la Police fédérale. Directeur de l’Office fédéral de la police, le Fribourgeois Jean-Luc Vez répond aux critiques.

La criminalité organisée est-elle un fantasme?

Si j’avais l’impression de passer 10 à 12 heures par jour à m’occuper d’un fantasme, je devrais me demander si ma place est bien à l’Office fédéral de la police, et pas plutôt dans une maison spécialisée… Oui, le crime organisé et le blanchiment d’argent sont une réalité. Parler de fantasme dénote ou bien de la naïveté, ou bien alors le besoin, peut-être, de tout faire pour empêcher les autorités de poursuite pénale de remplir leur mission.

Avez-vous l’impression qu’on tente aujourd’hui de vous mettre des bâtons dans les roues?
Il est clair que le crime organisé n’a aucun intérêt à ce que les Etats se dotent d’instruments efficients pour le combattre.

Et il a des relais politiques?
Ce crime est par définition organisé. Il a donc une structure, des organes de conduite et d’exécution, et puis un réseau. Et qui dit réseau, dit relais.

Vous soupçonnez donc certaines voix vous critiquant de faire partie des réseaux du crime organisé?
Non, je n’ai pas d’indice selon lesquels il y aurait dans notre pays des liens particuliers entre le crime organisé et ces voix critiques. Je constate par contre que les autorités de poursuite pénale fédérales, encore jeunes, manquent d’un lobby. Il faut dire que nous avons parfois de la peine à expliquer notre travail parce que la criminalité organisée est peu visible, elle n’est pas palpable immédiatement sur le trottoir, comme l’est le trafic de cocaïne ou le vol de sac à main.

Ce qui rend visible cette criminalité, ce sont les procès. N’y a-t-il pas là un problème de bilan pour les autorités judiciaires?
Qu’est-ce que la réussite? Un nombre d’enquêtes ouvertes? Un nombre d’affaires jugées par année? Un pourcentage de condamnations obtenues par rapport aux dossiers jugés? Effectivement, ces dernières années, quelques affaires ont monopolisé l’opinion publique et les voix critiques se sont focalisées sur elles. Ces affaires, l’affaire Holenweger en particulier, ont pu donner l’impression que la poursuite pénale ne marchait pas. Mais la consultation des statistiques montre que plusieurs dizaines d’affaires complexes sont jugées chaque année.

Tout est donc au mieux dans le meilleur des mondes?
Non, le système peut certainement être amélioré. L’entrée en vigueur du Code de procédure pénale fédéral, au 1er janvier dernier, doit ainsi permettre de raccourcir la durée des procédures. L’ancien système était, c’est vrai, à la limite de l’inefficience, avec des allers-retours incessants entre la police, les juges d’instruction et le ministère public. Avec pour résultat que certaines procédures duraient beaucoup trop longtemps.
Une autre critique justifiée concerne l’entraide judiciaire, qui fonctionne à géométrie variable suivant le pays auquel elle est demandée. Car pour démontrer qu’il y a eu blanchiment d’argent en Suisse, il faut prouver d’abord le crime de base commis souvent à l’étranger, ce qui présuppose une entraide de qualité de la part de la justice des autres Etats. Cela n’a pas toujours été le cas par le passé, ce qui a contribué au ralentissement de certaines procédures, voire à certains flops.

L’ancien responsable du Bureau de communication en matière de blanchiment, Daniel Thelesklaf, vous reproche de ne pas avoir de stratégie en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. Que lui répondez-vous?
La Suisse a mis sur pied il y a dix ans un système de lutte contre le blanchiment fondé sur l’autorégulation des intermédiaires financiers. En clair, elle a confié à ces derniers la responsabilité d’annoncer des soupçons de blanchiment à notre Bureau de communication spécialisé (MROS). Résultat: depuis l’entrée en vigueur de la loi, des milliers d’annonces ont été faites, 81% d’entres elles transmises aux autorités de poursuite, et des centaines de jugements ont été prononcés dans les cantons et au niveau fédéral. Quand on compare le résultat de ce système à celui d’autres pays, je pense que la Suisse fait du bon travail. Quant à la stratégie, il ne peut y en avoir qu’une: traiter toutes les annonces,
les analyser, et en cas de soupçon avéré, les transmettre aux autorités de poursuite pénale.

Le marché de l’immobilier est-il devenu un nouveau terrain de prédilection du blanchiment d’argent?
J’ai des informations selon lesquelles certains biens sont acquis à des prix surfaits. Il faut certainement analyser la question plus avant, le Conseil fédéral s’y est d’ailleurs attelé. Nous n’avons pour notre part été confrontés qu’à un ou deux cas, dont celui de la villa à Anières (GE) qui a défrayé la chronique (acquise pour 75 millions de francs par une fille du président
du Kazakhstan, ndlr.). Le phénomène risque de nous occuper davantage à l’avenir, mais il est relativement nouveau. Il faut dire aussi que les accents en matière de blanchiment d’argent évoluent en fonction de l’actualité: après les attentats du 11 septembre 2001, tout le monde parlait de l’argent du terrorisme. Puis il y a eu l’argent des potentats. Et maintenant, c’est l’immobilier qui est sur le devant de la scène. Sans que cela corresponde forcément toujours à ce qui nous préoccupe
pour l’essentiel dans nos enquêtes.

En matière de terrorisme islamiste, quelle est la menace pour la Suisse?

Nos enquêtes montrent que la Suisse court toujours le risque d’être utilisée comme base de repli, comme base logistique, de même que comme base de propagande et de recrutement, deux activités favorisées par internet. C’est pour cela que nous avons demandé des postes supplémentaires, qui nous ont été accordés. Six postes sur les douze obtenus seront affectés à la lutte contre le djihadisme.

Cela montre que vous prenez la menace au sérieux…
La menace existe. Mais quand on parle criminalité de nos jours, il faut sortir d’une logique territoriale. Avec internet, on peut en effet commettre n’importe quel crime depuis n’importe où dans le monde. Cela ne veut donc pas dire qu’il y a tout à coup plus de fondamentalistes en Suisse, mais qu’on s’intéresse à ce qui se passe, quelque part sur le net, et qui pourrait être dangereux pour la Suisse. Il s’agit donc d’une forme de contribution suisse à l’effort de guerre contre le terrorisme islamiste.

En ce qui concerne le recrutement de terroristes islamistes en Suisse, le cas du jeune Biennois mort en Irak en 2006, révélé par la «SonntagsZeitung», est-il la pointe émergée de l’iceberg?
Nous n’avons pas d’indice que ce cas en cacherait beaucoup d’autres. Mes collègues allemands me disent par contre que pour eux c’est un gros souci. Ils ont une autre communauté musulmane que la nôtre, autrement constituée et plus nombreuse. Il leur est difficile d’empêcher le recrutement sur le net, mais leur but est d’empêcher les candidats au djihad recrutés sur la Toile de partir pour aller se radicaliser en Afghanistan ou ailleurs, et revenir ensuite au pays y commettre des attentats. A ma connaissance, on n’en est toutefois pas là en Suisse.