"Notre rapport avec les sans-papiers est hypocrite"

La ministre socialiste se bat pour une politique d’asile humaine, mais assume les vols spéciaux comme dernier recours.

Interviews, DFJP, 01.09.2011. L'Hebdo, Catherine Bellini et Michel Guillaume

L'Hebdo: "Légèrement sonnée de se voir imposer un des rares départements qu’elle connaissait peu, Simonetta Sommaruga y a vite pris ses marques. Adulée au début, puis critiquée pour ne pas consulter suffisamment, la cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP) a fait des propositions sur l’asile, agaçant une UDC privée d’un de ses thèmes favoris."

Votre département a été traumatisé par une valse de chefs sous l’ère Metzler, Blocher et Widmer-Schlumpf. Comment avez-vous ramené le calme?

On ne peut pas dire traumatisé, c’est exagéré. Mais, c’est vrai, il y a eu beaucoup de changements, parfois brusques sur le plan politique. J’ai eu des échanges intenses avec mes collaborateurs, surtout ceux de l’Office des migrations qui sortaient d’une restructuration. Il faut les soutenir, eux qui chaque jour décident du destin d’êtres humains. Je travaille beaucoup avec les gens, c’est mon style.

Les partis semblent d’un autre avis, eux qui vous reprochent de ne pas les avoir consultés pour réviser la loi sur l’asile…

La commission du Conseil des Etats m’a donné le mandat, à l’unanimité, d’aller vite pour les mesures urgentes. Les choses se sont faites de manière correcte, juridiquement. Politiquement, si c’était à refaire, j’impliquerais les partis dès le début, je le reconnais.

Vous êtes très active, mais qu’est-ce qui guide votre action politique?

Je veux protéger les plus faibles. Ce sont eux qui souffrent le plus du manque de sécurité dans l’espace public. Ce sont par exemple les mineurs et les femmes étrangères qui sont les plus fragiles dans le monde de la prostitution ou dans les mariages forcés.

La raison d’être de la politique d’asile consiste à protéger ceux qui en ont besoin. Il faut donc agir contre le petit nombre de requérants d’asile délinquants qui jettent l’opprobre sur l’ensemble des réfugiés.

Il faut aussi garder le sens des proportions: 1300 Tunisiens sont venus en Suisse depuis le début de l’année. Mais ils sont bien davantage à avoir péri, en se noyant par exemple, lors de leur fuite.

Vous compatissez, mais vous supprimez les demandes d’asile dans les ambassades. Un réfugié devra se lancer dans un voyage périlleux.

Le Conseil fédéral a envoyé le message au Parlement en mai 2010. Selon lui, on ne pourra plus demander l’asile dans une ambassade. Mais, si un réfugié est vraiment en danger, il a toujours la possibilité d’obtenir un visa pour la Suisse.

Cela reste un durcissement de la loi. Qu’aurait dit la sénatrice socialiste?

Je suis au Conseil fédéral, cette question ne se pose plus. Cette révision de la loi sur l’asile n’apportera que des changements ponctuels. Ce qu’il nous faut, c’est accélérer sensiblement les procédures, tout en améliorant la protection juridique des requérants. C’est essentiel pour rétablir la crédibilité de la politique d’asile.

Pour les requérants déboutés, ces procédures durent en moyenne 1400 jours actuellement. C’est un drame, surtout pour les demandeurs qui ont des enfants à l’école. Mon but est de traiter 80% des cas en 120 jours.

En cas de refus, on prépare alors le retour avec eux, on concentre notre énergie et nos moyens financiers à cette aide au retour. Pour ceux qui peuvent rester, je veux investir le plus possible dans l’intégration.

Le film de Fernand Melgar montre l’indignité des vols spéciaux, le risque d’accidents mortels. Comptez-vous intervenir?

Je n’ai pas encore pu voir Vol spécial, mais je vais le faire. Dans mon travail, il est important de se laisser émouvoir par des destins individuels. Je m’y suis confrontée en visitant les centres d’enregistrement de Bâle et de Chiasso.

En même temps, je dois faire respecter l’Etat de droit: la crédibilité de la politique de l’asile est en jeu. Les personnes qui ne reçoivent pas l’asile doivent quitter le pays, si possible de leur plein gré. Mais en ultime recours, il faut parfois procéder à des renvois forcés, même si c’est une mesure terrible.

Le plus important, c’est de faire de la prévention, de l’aide au développement, créer des possibilités de formation dans les pays d’origine, comme nous venons de le faire avec le Nigeria dans un accord de partenariat.

Comme beaucoup de requérants déboutés ne peuvent pas être renvoyés, 24 000 personnes sont admises provisoirement. Qu’allez-vous proposer?

C’est un dilemme. Beaucoup ne pourront jamais rentrer car ils viennent d’un pays en guerre. Nous aimerions donc les intégrer, comme ils le souhaitent aussi.

Et pour les sans-papiers?

Notre rapport avec les sans-papiers est hypocrite. On leur dit: vous êtes en situation illégale. Mais beaucoup d’employeurs les engagent au noir et en profitent.

Le Parlement a pris conscience du problème en acceptant la motion du conseiller national Luc Barthassat qui permet aux enfants des sans-papiers de faire un apprentissage. Mais la situation serait intenable si les apprentis pouvaient rester, alors que leurs parents devraient rentrer.

Faut-il légaliser les sans-papiers?

Une telle proposition ne recueillerait pas de majorité en Suisse. Je n’ai pas de solutions toutes faites, mais je discute, par exemple, avec l’Union patronale. C’est aussi dans leur intérêt de supprimer le travail au noir.

Autre thème très actuel en cette année électorale: la Suisse n’a aucune législation sur le financement des partis. Faut-il combler cette lacune?

La transparence est un des fondements de la démocratie. Le Conseil fédéral ne soutient pas un financement des partis par l’Etat. Mais je perçois un changement dans l’opinion publique, de même que dans une commission du Conseil des Etats, qui a exigé plus de transparence. Le Groupe d’Etats contre la corruption (GRECO) du Conseil de l’Europe mène en ce moment une évaluation de la Suisse et je m’attends à ce qu’il nous fasse des recommandations.

Est-il sain que, dans une démocratie, un parti – l’UDC – dispose de cinq à dix fois plus d’argent que les autres?

Je ne m’exprime pas sur des spéculations. Il faut se concentrer sur la transparence, soit sur la publication des comptes des partis, leur contrôle et d’éventuelles sanctions. Ensuite, les citoyens jugeront par euxmêmes.

Allez-vous lancer une enquête indépendante pour savoir de quels moyens disposent les partis cette année?

Pour que le Conseil fédéral puisse se faire une opinion, il faudra bien lui donner du concret, des faits et des chiffres. Mais je ne pense pas qu’il soit utile d’intervenir en ce moment, il ne faut pas en faire un thème de combat électoral.